L’amour rend-il aveugle ? Descartes et le grand amour

Illustration d’une personne qui sabote sa relation amoureuse en coupant le fil du ballon en coeur auquel elle est suspendue
Sommaire

1. L’amour rend aveugle.

« L’amour est une passion qui peut naître en nous sans que nous apercevions en aucune manière si l'objet qui en est la cause est bon ou mauvais ».

Descartes, Traité des passions de l’âme.

Première observation : pour Descartes, l’amour n’est pas une idée, quelque chose d’intellectuel, quelque chose que l’on peut rationaliser. Cela vous est peut-être arrivé d’être en couple avec une personne et de chercher les raisons pour lesquelles vous l’aimez, comme pour vous convaincre, dans le doute, que c’est une bonne chose d’être avec elle. Descartes vous dirait que vous perdez votre temps. Car l’amour ne s’argumente pas, ne se persuade pas. Il se sait par un genre de savoir plus profond, plus viscéral. Aimer n’est pas quelque chose que l’on choisit, que l’on décide de faire. C’est plutôt quelque chose qui nous arrive, qui nous surprend, qui nous emporte. En un mot, pour Descartes, l’amour est une « passion ».

Or le propre de la passion, c’est qu’elle est contraire à la raison. La raison établit un lien de vérité entre l’idée d’une chose et la chose elle-même. Si une chose est bonne, notre raison nous dit « cette chose est bonne ». Si cette chose est mauvaise, notre raison nous dit l’inverse. En ce sens, notre raison fonde nos choix rationnels, nos choix libres et éclairés. Mais pour Descartes, on n’est pas libre d’aimer ou de ne pas aimer. Et l’amour n’est jamais éclairé. L’amour s’impose à nous et se surimpose à notre regard sur les choses. Pour cette raison, on peut aimer une personne qui nous fait du mal, qui nous détruit. Vous connaissez peut-être quelqu’un de votre entourage qui reste en couple avec son partenaire, alors que celui-ci se montre blessant psychologiquement et/ou physiquement ? De l’extérieur, cela peut vous paraître aberrant. Mais de l’intérieur, quand on aime, on ne réfléchit plus de la même manière, parce que l’amour est une force passionnelle qui écrase, qui aveugle notre raison.

2. L’amour comme sagesse supérieure.

Pendant une longue période, Descartes est un philosophe de la raison, qui s’intéressait assez peu à l’amour parce qu’il lui semblait un obstacle dans sa quête de vérité scientifique. Ses Règles pour la direction de l’esprit (1629), son Traité de la méthode (1637), ses Méditation métaphysiques (1641) enfin, sont trois œuvres majeures de sa philosophie de la raison.

Cependant, Descartes a soudainement changé d’avis sur l’amour dans le cours de sa vie. Alors qu’il était le philosophe de la raison, de la science et de la vérité, il publie en 1648 un Traité des passions de l’âme. Et dans ce traité des passions, Descartes renverse toute sa philosophie. Si la raison fonde la connaissance, l’amour fonde alors pour lui une sagesse supérieure.

D’où vient ce changement de perspective du philosophe pourtant emblématique de la raison ? De la correspondance passionnée qu’il entretint avec la Princesse Elisabeth de Bohême, pendant six ans, jusqu’à sa mort en 1650.

Dans cette correspondance, on voit un Descartes inattendu, répétant qu'il ne faut pas trop philosopher, ni trop méditer aux choses sérieuses touchant la science, qu'être de bonne humeur permet de gagner aux jeux de hasard, que parler de politique est bon pour le cœur. Cette correspondance étonnante prend tout le cartésianisme à contre-courant. Et pour cause ! Cette correspondance était souhaitée par la Princesse Elisabeth comme une sorte de cure pour se soigner de sa mélancolie. Bien plus, il s’agissait, à travers cette correspondance, de soigner la mélancolie que produisait le cartésianisme lui-même.

En conversant avec cette grande femme de son temps, Descartes a ainsi élaboré rien de moins qu’un antidote à sa propre philosophie, un antidote dont l’amour était le cœur !

3. Descartes, l’amoureux fidèle et doux.

Dans Les mots entre mes mains, l’autrice britannique Guinevere Glarsfurd raconte l’histoire d’amour hors du commun, vécue par Descartes. Nous sommes aux XVIIème siècle, Helena est servante dans une bibliothèque qui sert aussi d’auberge. Helena apprend toute seule à écrire à la plume. Parce qu’elle n’a pas assez d’argent pour s’acheter de l’encre, elle se sert de jus de betterave.

Un jour, un pensionnaire prestigieux se présente : René Descartes lui-même. Descartes est alors réputé être une personne irascible et arrogante. Mais la jeune Helena découvre un René affable et doux. Elle vit avec lui sa première histoire d’amour et Descartes lui restera toujours fidèle !

4. Le fruit de l’amour : donner du poids aux choses.

Mais cette histoire d’amour connaît un rebondissement douloureux qui révèle à quel point philosophie, vie et amour sont liés.

En 1635, Helena et René ont une fille, une petite Francine. Mais la petite Francine meurt en 1640, à l’âge de cinq ans seulement. Pour la première fois, Descartes montre sans pudeur des larmes à ses amis. Descartes ne se remettra jamais de ce qu’il dira être « le plus grand regret de sa vie ».

La légende veut qu’après la mort de sa petite Francine, Descartes, notre fameux philosophe de la raison, se promenait toujours avec une poupée de chiffon qu’il avait prénommé Francine. Il ne s’en séparait jamais. Mais un jour, sur un bateau, un marin prit la poupée pour un vulgaire chiffon et la lança par-dessus bord.

À la suite de cet évènement tragique, Descartes - qui était l’un des plus grands scientifiques de son temps, auteur de traités de physique et d’anatomie, écrivit un traité de mécanique, sur les machines à effet de levier. Et il intitula ce traité « Ces artifices dont on se sert pour soulever de lourds fardeau », métaphore douloureuse de cette poupée, petit artifice dont il se servi pour soulever comme il le put le fardeau de la perte de son enfant.

Conclusion

Chez Descartes, l’amour n’est pas un point de départ, mais une conquête philosophique faite à travers l’expérience de l’amour, à la fois l’amour romantique, à la fois l’amour paternel. D’abord, une histoire d’amour avec une jeune femme dont il admira la volonté si puissante de s’élever intellectuellement. Ensuite, la perte de leur enfant chérie, fruit de leur amour, et le difficile travail du deuil. Enfin, un renversement total de la philosophie qui le rendit pourtant célèbre, pour soigner une mélancolie qui toute sa vie lui pesa.

S’il fallait retenir une leçon de Descartes sur l’amour, c’est que l’amour est une passion au sens fort, noble et vital du terme. Il nous pèse. Il nous élève. C’est l’amour qui donne du poids aux choses, un sens à la vie.

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